Universellement connu en tant qu’écrivain, nouvelliste, poète, dramaturge et homme de conviction Alexandre Pouchkine est le père du renouveau de la littérature russe du XIXe siècle. Ce que l’on connaît moins, ce sont ses origines : il était arrière-petit-fils d’un esclave du Cameroun affranchi et adopté par le tsar Pierre le Grand qui en fit le grand ingénieur bâtisseur de l’Empire. Pouchkine a constamment interrogé ses racines africaines, ce qu’elles signifiaient à l’aube des temps modernes et ce jusqu’à sa mort qui l’empêcha de terminer la biographie de son bisaïeul qu’il avait entreprise, « le Nègre de Pierre le Grand ».
David Murray songeait depuis quelques temps à célébrer Pouchkine. D’où ce projet qui, entre la Russie, l’Afrique et l’Amérique, ouvre un territoire artistique et historique immense. Pouchkine revisité par d’autres descendants d’esclaves, les créoles américain. Une palette de thèmes composés par David Murray, inspirés par les poèmes du génial musicien de la langue russe, et rassemblés en un incroyable spectacle mis en scène par un jeune et talentueux scénariste Matthieu Baueur.
Sur scène, David Murray s’est entouré d’une distribution polyglotte : une rythmique dans la grande tradition du jazz libre d’inventer avec entre autres Hamid Drake et John Hicks, un guitariste sénégalais expert en rythmique funk, un orchestre à cordes dirigé par le tromboniste jazz Craig Harris, les voix africaines de Sally Nyolo et Bonga, les voix russes d''Elena Frolowa et Victor Ponomarev, le récitant et chanteur afro-américain Avery Brooks.
Une grande œuvre, aussi ambitieuse que pertinente qui (ré)concilie des univers que l’on présupposait si éloignés.
Imaginez. Alexandre Pouchkine, le père de la littérature russe, l'auteur de l'âme slave, était l'arrière-petit-fils d'un esclave venu du nord Cameroun, vendu à Constantinople, racheté par l'ambassadeur de Russie. Abraham Pétrovitch Hanibal fut adopté par le tsar Pierre le Grand qui en fit un fin lettré, parlant le français, et surtout l'un des ingénieurs bâtisseurs des fondations de l'empire russe. Pouchkine lui va tout simplement donner ses lettres de noblesse à la littérature russe, en fixer les codes pour les générations à suivre. Cette histoire vraie est hautement symbolique deux siècles plus tard, à l’heure où la créolisation agite nombre de créateurs.
Regardez. Les portraits de Pouchkine frappent d'emblée par la ressemblance de l'auteur de “Boris Goudonov” avec Alexandre Dumas, cet autre créole qui fut longtemps la référence ultime pour les
avant-gardes noires-américaines. Il sera détrôné par Pouchkine dans le cœur et l’esprit des penseurs et auteurs de la Harlem Renaissance. Claude McKay, WEB Dubois, Paul Robeson, Langston Hughes, Richard Wright… Tous projettent en lui leur désir d’émancipation, source de création. En France, l’histoire est mal connue, malgré quelques beaux écrits dont un fondamental numéro de Présence africaine à l’occasion du 200ème anniversaire de la naissance du Moscovite, en 1999. Blaise N'Djehoya, cinéaste et intellectuel camerounais basé à Paris, y a participé. Depuis, ce sujet le hante et c’est lui qui a suggéré le sujet à David Murray, saxophoniste américain lui aussi installé à Paris. « Il m’a nourri de matières spirituelles à chaque étape. » Pouchkine, un objet parfait de par son écriture très orale pour inspirer une partition bariolée, métissée, qui mettent en jeu et perspective de nombreuses traditions. Un contemporain vieux de deux siècles.
Inspirez. « La poésie de Pouchkine a une métrique très spécifique, une scansion très rythmique. » David Murray la couche sur le papier musique, « dans une forme d’opéra jazz » qui puise tout autant du côté de Broadway que du lyrique. Pour ce faire, il a beaucoup lu puis a composé dix thèmes en partant de la poésie russe. Il y a “l’Ode à la liberté”, “Ma généalogie”, un texte qui parle justement de cette double identité, “Evguéni Onéguin”, aux paroles prophétiques. « Aurais-je un jour ma liberté ? Il est grand temps, je l’implore Au bord de mer, j’attends le vent, Je fais signe aux voiles marines
Sous le suroît des flots, Quand prendrai-je mon libre essor ; Au
carrefour des mers ?
Il faut fuir les bords ennuyeux, D’un élément qui m’est hostile
Et sous le ciel de mon Afrique, Sous les houles du midi
Regretter la sombre Russie, Où j’ai aimé, Où j’ai souffert,
Où j’ai enseveli mon cœur » (Chant I, strophe L).
Tout est dit, ou presque.
Ecoutez. Pour faire raisonner cette vision du monde, David Murray s’est entouré d’une équipe polyglotte : une rythmique dans la grande tradition du jazz libre d’inventer (Hamid Drake, John Hicks et Jaribu Shahid), un guitariste sénégalais expert en rythmique funk (Hervé Samb), un ensemble de cordes dirigé par un tromboniste jazz, et des voix du monde entier qui portent les paroles engagées. L’Angolais Bonga, la Camerounaise Sally Nyolo, les Russe Helena Frolova et Victor
Ponomarev, et l’Américain Avery Brooks, tous en scène pour incarner les multiples facettes d’un auteur qui bien avant les essais analytiques d’Edouard Glissant parlait (ou plutôt chantait) en présence de toutes les langues. En bantou, en anglais, en russe, en français… Et que ça swingue !
Ouvrez les oreilles et les yeux. « Les cordes représentent la partie européenne du propos, les voix les différentes origines de Pouchkine… Il n’était pas un africain, mais un créole, un homme entre deux mondes.
C’est ce qui le rend tout à fait passionnant. Pour moi, il s’agit d’un projet qui, à l’heure de mes cinquante ans et de la mort de mon père, est un comme un aboutissement. Cela met en jeu et ensemble bien des expériences que j’ai vécues, mais en allant encore plus loin dans l’écriture classique et en me plongeant dans le texte français et russe. C’est finalement le projet le plus européen que j’ai pu faire ! » Une grande œuvre, aussi ambitieuse que pertinente, qui (ré)concilie
des univers que l’on présupposait si éloignés. Les spectateurs qui ont assisté aux deux représentations des 11 et 12 mars 2005, à la MC 93 de Bobigny, ne s’y sont pas trompés. Ils se sont tous levés comme un seul homme pour accorder un triomphe à cette version terriblement baroque et diablement sensuelle.
Jacques Denis/