Ferrel Sanders est né à Little Rock, dans l’Arkansas, dans une famille de musiciens. Son premier instrument fut la clarinette, mais sous l’influence du directeur du big band de l’école, Jimmy Cannon, il opta finalement pour le saxophone ténor. Après le lycée, il partit à Oakland en Californie, où il joua dans des petits clubs de blues pour 10 $ la performance, accompagnant à l’occasion des grands noms tels que Bobby « Blue » Bland et Junior Parker. Il se fit un premier nom dans le milieu du bebop, du rhythm & blues et du free naissant de la baie de San Francisco, où on l’appela « Little Rock », tout simplement. Il y joua avec de grands talents de la scène jazz locale, tels Dewey Redman, Sonny Simmons, Ed Kelly ou Smiley Winters.
En 1961, Sanders partit à New York, où il dut lutter dur, vivant par moments dans des conditions extrêmement difficiles, ne pouvant subvenir aux besoins les plus élémentaires grâce à la musique. Il rencontra des musiciens de la New Thing tels que Don Cherry (il enregistra Symphony For Improvisers avec lui en 1966), Billy Higgins et Sun Ra. Celui-ci, non content de régner dans l’univers céleste sans représentant sur terre, offrit à Ferrel ses lettres de noblesse mythologique, et le rebaptisa « Pharoah ».
Le saxophoniste forma son premier groupe en 1963 avec le grand pianiste John Hicks, avec lequel il joua jusque dans les années 90, le bassiste Wilbur Ware et le batteur Billy Higgins. Le quartette décrocha un « gig » au Village Vanguard ; dans l’assistance se trouvait John Coltrane, qui apprécia énormément le jeu du saxophoniste. Fin 1964, il l’invita à rejoindre sa formation, et leur collaboration donna lieu à certains des disques les plus poussés de l’expérience « free » – Ascension, Live In Seattle, Live At The Village Vanguard Again, Om, entre autres.
Ces enregistrements poussent vers de nouvelles limites la remise en cause des concepts considérés jusque-là comme essentiels au jazz : le swing délaissé au profit de polyrythmies et de climats percussifs, les improvisations qui explorent l’ailleurs de l’instrument et de son timbre, contestant avec une irrévérence jouissive les hiérarchies harmoniques, les morceaux qui s’étirent jusqu’au vertige, abandonnant souvent au passage la structure thème-chorus-thème… La puissance était absolument nécessaire à Coltrane à partir de la fin 1964 : Pharoah Sanders en débordait.
Le premier disque de Sanders sortit en 1964, sous le label avant-gardiste « ESP ». Après la mort du Trane en 1967, il travailla brièvement avec sa veuve, Alice (A Monastic Trio, P’tah The El-Daoud, A Journey In Satchidananda…). Entre 1966 et 1971, il sortir plusieurs albums sous le label Impulse !, parmi lesquels Tauhid (1966), Karma (1969), Black Unity ou Thembi (1971), développant et explorant plus avant le lyrisme universaliste et déiste du Coltrane des dernières années, et intégrant dans ses formations des musiciens jouant des instruments venant de nombreuses autres cultures musicales, de l’Afrique à l’Inde.
Au milieu des années 70, il fit un bref détour par des choix plus commerciaux, avec notamment Love Will Find A Way (Arista, 1977), avant d’enregistrer entre la fin de cette décennie et 1987 sous le petit label Theresa, à l’époque des vaches maigres du free jazz.Le saxophoniste revint enfin sur les devants de la scène du jazz en 1995, en sortant Message From Home avec Verve, premier enregistrement pour un « gros » label depuis l’époque Impulse, suivi en 1999 par Save Our Children, puis Spirits (2000), une suite live multiculturelle avec Hamid Drake et Adam Rudolph. Après avoir privilégié dans les années soixante, et même récemment, des grandes formations aux instruments et aux influences bigarrées, Pharoah a décidé de revenir à la formule du quartette, se concentrant ainsi sur l’écoute et le dialogue avec ses musiciens.
À la suite de sa période avec John Coltrane, Pharoah Sanders développa une grande flexibilité stylistique, lui permettant de jouer dans de nombreux contextes créatifs, du free au « mainstream », conservant toujours ce son si particulier, très riche et harmoniquement puissant, s’épanchant intensément dans des chorus inoubliables, explorant toutes les possibilités du timbre de son saxophone par une esthétique du contraste et du cri, sans jamais abandonner un lyrisme bouleversant.