JUPITER AND OKWESS INTERNATIONAL - Afrobeat - Congo
Jupiter, en route pour l’Olympe
Avec son groupe Okwess International, le chanteur congolais sort Hôtel Univers, un album puissant mêlant la soul des années 1970 aux musiques traditionnelles congolaises. Rencontre à Kinshasa, à l’aube de la consécration de ce prohète musicien.
Quand il traîne sa carcasse de géant dans les rues de Lemba, la commune où il réside à Kinshasa, presque tout le monde le salue. Le leader d’Okwess International répond d’un geste flegmatique, hoche la tête et poursuit son chemin. A 48 ans, Jupiter Bokondji est plus que le chanteur d’un des groupes les plus prometteurs du Congo RDC. Ce griot philosophe et charismatique est considéré comme un maître pour les nombreux groupes qui jaillissent dans la frénésie brouillonne de cette ville tentaculaire, aux rues défoncées, aux habitations bancales, à l’éléctricité aléatoire. Un groupe d’adolescents l’appelle Général Rebelle, le chanteur répond d’un sourire discret et allume une nouvelle cigarette. “Ce qu’ils aiment, c’est mon côté révolutionnaire, dit-il. J’essaie de changer les mentalités avec ma musique”.
Génération sacrifiée
Après des années de vache enragée, la carrière de de ce guerrier pacifique va enfin décoller. Cet été, il a participé à l’enregistrement de l’album DRC Music, avec l’anglais Damon Albarn (Blur, Gorillaz...) Le musicien congolais a partagé ses connaissances encyclopédiques des musiques de son pays avec la star britannique pour construire un album à mi-chemin entre pop électronique et rythmes tribaux. “On compte 450 ethnies au Congo, aime-t-il répéter. Chaque ethnie a son style. J’ai écouté tous ces sons, j’ai compris que c’est ici que toutes les musiques du monde prennent leur source. Or cette richesse reste inexploitée jusqu’à présent.” C’est une des missions que ce prophète de la soul kinoise s’est donné : redonner vie au patrimoine musical congolais, étouffé par les stars bling bling du ndombolo (la musique à la mode en ce moment) et par le manque de moyens qui empêche les artistes de s’exprimer. Son prochain disque, Hôtel Univers, qu’il considère comme son premier véritable album, sort en Europe début 2012 : onze morceaux fiévreux, au groove nerveux, portés par les mélodies et les sonorités de ce pays fascinant, mais qui a tant de mal à s’extraire du coeur des ténèbres . “Dans mes chansons, je parle de notre quotidien. A l’indépendance, en 1960, le pays était en bon état, les services publics fonctionnaient. Et puis, nos parents ont laissé ces progrès s’embourber à tel point que notre génération a été sacrifiée. Mais je ne m’intéresse pas au passé. Ce qui compte maintenant, c’est de poser des bases pour nos enfants et nos petits-enfants. Qu’ils puissent vivre au Congo sans chercher à fuir en Europe”.
Enfant de la rue
L’Europe, Jupiter la connaît bien. Son père, diplomate, a amené sa famille en Tanzanie et au Kenya avant de s’établir dix ans en Allemagne, à Berlin-Est, de 1970 à 1980. “Je passais le mur tous les jours pour aller dans un collège français à Berlin-Ouest. A l’époque, j’écoutais toute la musique de l’occident, les Beatles, Jackson Five, David Bowie... Et j’avais formé un groupe de rock avec d’autres fils de diplomates”. Retour à Kinshasa en 1980. L’adolescent découvre son pays, alors régit par la dictature paternaliste de Mobutu. Il se passionne pour les musiques traditionnelles, participe à des orchestres de deuils et autres célébrations. “J’ai vite atteint un bon niveau dans ce domaine, on venait me chercher pour ces animations. Mais mon père considérait qu’être musicien était indigne d’un fils de diplomate. Pour lui, c’était comme si j’étais un voyou”. La tension monte dans la famille et Jupiter prend la tangente. “De 18 à 20 ans, j’ai vécu comme un enfant de la rue. Pour gagner un peu d’argent, je faisais de la musique dans les cérémonies traditionnelles. Je travaillais avec des familles issues de toutes les ethnies du pays, c’est comme ça que j’ai pu découvrir la richesse de notre patrimoine”. Ces deux années d’errance sont sa véritable école. “Mais je ne sais toujours pas pourquoi je suis devenu musicien. Je voulais être bureaucrate, comme mon père. Pourtant, c’est la musique qui m’a happé, elle a été plus forte que tout le reste”.
Nouveau son
En 1983, il fonde son premier groupe, Bongo Folk, qu’il considère comme son “laboratoire musical”. Dans ses premières productions, l’artiste se démarque déjà de la rumba congolaise, qui était devenue la musique officielle des années Mobutu. Il exploite les rythmes des ethnies de la forêt et creuse son propre sillon, en alliant la musique traditionnelle avec les instruments de l’occident, guitare, basse et batterie – comme le fait aujourd’hui Damon Albarn dans l’abum DCR Congo. Mais le précurseur n’arrive pas à se faire entendre et doit laisser tomber la musique pour des travaux plus rémunérateurs. En 1995, Jupiter monte un nouveau groupe qu’il appelle Okwess International (“la nourriture internationale”). Deux ans plus tard, le Congo sombre dans une période de turbulences à la chute de Mobutu et, là encore, le groupe n’arrive pas à trouver le succès qu’il mérite. “Beaucoup d’artistes ont cherché à s’expatrier. Moi, j’ai voulu rester. Quand j’étais en Allemagne, j’avais pu constater comment galéraient les immigrés en Europe, je n’avais pas envie de cette existence. Et surtout, je voulais apporter quelque chose à mon pays. J’ai compris que si j’avais une mission à accomplir en tant que musicien, c’était d’apporter un son nouveau dans la musique congolaise et transmettre ces connaissances auprès des autres musiciens”.
“Ma mission est accomplie”
Début 2004, Jupiter rencontre deux voyageurs français, Renaud Barret et Florent de la Tullaye. La complicité est immédiate, à tel point que les deux français décident de revenir enregistrer les chansons d’Okwess International et des autres groupes qui gravitent autour de Jupiter, dont le Staff Benda Bilili. “Je savais que quelque chose de ce genre se produirait, dit le griot musicien. J’en était persuadé”. La Danse de Jupiter, le film de cette exploration musicale, sort en 2007, accompagné d’un disque enregistré avec des instruments artisanaux. A l’écran, on voit sa silhouette longiligne déambuler dans les différents quartiers de Kinshasa, à la découvertes des artistes talentueux ignorés du reste du monde – les petits Jupiter, comme il les appelle. “Aujourd’hui, on trouve plein de jeunes groupes qui se mettent comme moi à faire de la musique de recherche, en allant puiser dans nos ressources historiques. Ma mission de transmission est accomplie. Même si je devais disparaître aujourd’hui, j’aurais atteint mon objectif”. Mais Jupiter n’est pas prêt de disparaître : il est à l’orée d’une grande carrière. Son album Hôtel Univers devrait lui apporter la reconnaissance qu’il mérite. En octobre 2011, il donnaît un concert en clôture d’une exposition d’art à Kinshasa, devant cinq cent personnes conquises par le groove puissant et énergique d’Okwess International. Pendant deux heures, la ville déglinguée s’est transformée en capitale mondiale de la musique.