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DAVID MURRAY PLAYS NAT KING COLE - JAZZ - USA/CUBA
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Dans l'histoire du jazz, peu de musiciens se sont révélés à la fois plus productifs, plus énergiques et plus ingénieux que David Murray. Il court depuis 1975 — quand il débarque à New York il a 25 ans, et il joue dans un loft sans ascenseur — et sa trajectoire est celle d'un éclair cool et serein, bien que ravitaillé en combustible pour moteur-fusée. Sa discographie —plus de 150 albums en tant que leader — impressionne, mais ce qui frappe encore plus est la constance de ses deux réussites éternelles: comme saxophoniste ténor, il perfectionne une façon d'aborder l'improvisation qui est immédiatement reconnaissable, mais qui, même dans ses envols les plus 'free', manifeste sa gratitude au sérieux d'une tradition qu'il honore, plus que de nombreux compères; et il transforme le contexte de ses improvisations en une mosaïque infinie remplie de défis et explorations de la musique.



ALBUM "DAVID MURRAY CUBAN ENSEMBLE PLAYS NAT KING COLE EN ESPAÑOL" (UNIVERSAL JAZZ - SORTIE LE 22 NOVEMBRE 2010)



Notes de pochette par Gary Giddins :



Avec ce nouvel album, nous entendons le fruit de l'un des projets les plus efficacement improbables de David Murray: son interprétation personnelle de deux albums signés par Nat King Cole en 1958 et 1962, disques où le maître chantait en espagnol des mélodies venant de Cuba, Mexique, Porto Rico, Rio de Janeiro ou Buenos Aires.


Et le résultat est du pur plaisir. Cet album témoigne d'abord du saut énorme effectué par Murray en abordant un monde musical qui le fascine depuis longtemps. Les arrangements sont imaginatifs, compulsifs, et rusés, surtout dans l'intégration des instruments à vent et des cordes. Le groupe est serré comme un poing. Ce disque, qui confirme ses dons époustouflants d'improvisateur, est un tour de force, une référence dans une discographie déjà massive.

Le flûtiste cubain Richard Egues — on l'appelle “la flauta magica” — est l'auteur du sempiternel “El Bodeguero” ("le Cha Cha de l'Epicier") qui avait inspiré Murray d'adopter une approche plus Ellingtonienne, et de faire appel à un chaleureux rythme-swing qui minimise la pulsation cha-cha-cha soulignée à l'époque par Cole. La conclusion du morceau est en contrepoint, une démarche devenue la signature de Murray et qui nous régale tout au long de l'album. Le solo de David est exceptionnel, et rappelle parfois la force veloutée de Ben Webster, surtout dans la section du milieu. Il y a également des solos éloquents signés par Denis Cuni Rodriguez au trombone — Rodriguez est diplômé de la National School of Music de La Havane et lui-même Professeur — et par Jose “Pepe” Rivero au piano (également compositeur, Rivero est un technicien du piano classique).


Quizas, Quizas, Quizas, l'un des deux titres du compositeur cubain Osvaldo Farrés dans cette sélection, est sans doute la chanson la mieux connue de Cole, complétée par les belles cordes de Romeu. Ecrit dans les années 40, ce morceau a été repris de nombreuses fois, et notamment lors du film de Wong Kar-Wai, In the Mood for Love. Après la reprise du thème (partagée par le ténor et la trompette) que le groupe prend en filature, nous entendons la voix — insinuante, tachée de whisky, et plus noire que la suie (du Tom Waits au carré) — de Daniel Melingo, un vétéran-rocker originaire de Buenos Aires; en Espagne il orchestre des films d'Almodovar avant de retourner — fin des années 90 — en Argentine, où il devient le fer de lance d'un 'tango revival'. Pour la plupart des auditeurs ce sera leur première rencontre avec un artiste déjà célèbre dans toute l'Amérique Latine.


“Tres Palabras”, deuxième classique signé Osvaldo Farrés, figure dans l'album More Cole Español, (1962), et reçoit ici une empreinte émotionnelle plus profonde grâce à la trompette de Mario Felix Hernandez Morejon, à l'aise aussi bien chez Mozart qu'en jazz. L'arrangement fait partie des plus lyriques conçus par Murray pour encadrer ses solos; il termine crescendo, avec une imbrication des anches de Murray, Filiu et Ruiz qui leur vaudrait presque le surnom des 'Tres Saxofonistas'.


“Piel Canela” est la chanson la plus célèbre de Bobby Capó, auteur-compositeur-entertainer portoricain venu à New York travailler avec Xavier Cugat, avant de devenir lui-même une star latino-américaine. Murray remplace la boucle de Ralph Carmichael par un contrepoint qui introduit un solo (inspiré) au saxophone alto, puis un autre (féroce) où Murray referme cet emballage.


Mais le solo de Murray qui lui vaut les lauriers de cette séance est le remarquable — et on le remarquera —“No me platiques,” une sérénade du compositeur mexicain Vicente Garrido, dit 'The Master'. Ce n'est 'que' du Murray-plus-cordes: en huit minutes, un cri du cœur au rythme superbement soutenu, alliant romantique et comique avant d'atteindre une résolution d'une persuasion profonde.
“Black Nat,” une composition originale de David Murray, utilise des riffs pour élaborer un accompagnement d'ensemble à l'intention des solistes (dont le saxophone ténor d'Ariel Bringuez Ruiz), même si le paroxysme, indéniablement, est atteint par Murray seul.


C'est à l'album Cole Español (1958) que nous devons “Cachito,” première aventure espagnole de Nat Cole (bien qu'enregistrée entièrement à Hollywood), sur un arrangement de Dave Cavanaugh, et avec un orchestre composé de musiciens Latino basés à Los Angeles. La chanson, écrite par la pianiste-compositeur mexicaine Consuelo Velázquez — connue surtout pour son standard impérissable “Besame Mucho” — possède trois mélodies, chacune en huit mesures. La partie obligée (écrite) que Murray destine aux instruments à vent et aux cordes, donne l'illusion d'une invention spontanée, surtout dans sa partie en ut; elle tourbillonne avec des répliques double-tempo qui répondent à l'énoncé de la mélodie au saxophone ténor. Nous faisons également connaissance avec la brillance be-bop du saxophone-alto Roman Filiu — connu pour son travail avec Irakere — qui avait déjà figuré aux côtés de Murray lors de son excellent album (rythmique et cordes) Waltz Again.


Le tango mythique d'Edgardo Donato, “A media luz”, qui date des années 1920, avait généré une ravissante performance de Nat Cole — sa voix est lisse et assurée —, mais dans cette version le titre revendique à nouveau ses racines, grâce à l'interprétation de Daniel Melingo, qui compte parmi ses ancêtres le célèbre chanteur Carlos Gardel; celui-ci avait largement contribué à transformer cette mélodie en 'standard'. Murray prend sa clarinette basse avant de choisir ses notes avec soin; il entretient la satisfaction rare d'une œuvre accomplie qui existe lorsque deux univers musicaux découvrent qu'ils ont bien plus en commun que l'on ne veut bien reconnaître (ou célébrer) d'habitude.


“Aqui se habla en amor” fait figure d'imposteur dans le répertoire de Cole: cette chanson était co-composée par Jack Keller — auteur prolifique de chansonnettes Top 40 (oubliées pour la plupart), et dont les clients comptaient aussi bien Perry Como que Frankie Avalon —et par son mentor Noel Sherman, auteur du tube de Nat Cole, “To The Ends Of The Earth.” Murray augmente le tempo et se sert de mélodies divergentes pour recréer le morceau en thème cool/modern jazz; les motifs en plusieurs couches indiquent également une qualité orientale.



Murray Plays Cole in Español n'est que célébration !



NB : Notes (VO en anglais) de Gary Giddins. Gary Giddins est l'auteur de Visions of Jazz, Warning Shadows parmi de nombreux autres essais. On lui doit la première chronique (1975) consacrée à David Murray par le journal “Village Voice”: son article lui était favorable.



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